Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nos avons passé avec un livre préféré.(Marcel Proust, Sur la lecture)
Les lectures d’enfance sont inscrites à jamais dans notre mémoire, colorées d’un plaisir exquis, d’une attente frénétique des mots à venir, de héros prenant réalité dans mon esprit exalté, bien plus vrais que l’agitation de la plage pleine de vacanciers, que les parents désespérés de me voir languir.
Lové dans une chaise longue dont le confort m’importait peu, sous l’ombre douce du platane de la minuscule villa Sole Mio, je tournais les pages de l’Ile au Trésor avec une ferveur de bénédictin et une ivresse de toxicomane. La nuit, car il fallait bien dormir, je me réveillai en sueurs, tremblant de crainte d’être touché par la marque noire, ou par la sinistre claudication de l’ambigu Long John Silver que j’entendais résonner sur le carrelage de la terrasse.
De cette lecture je ne garde que des images, point de mots, et la plénitude d’émotions aux couleurs intactes, aux odeurs d’embruns, de rhum et de sueurs acres des marins mutins. Je ne me souviens de rien et cependant de tout : Le pont de bois avec ses exhalaisons de pin et de savon noir, la terrible déception de la cachette vide, l’odeur de cuir de la carte de parchemin marquée d’une croix à l’encre rouge…
Jamais je ne m’interrogeai si une ile au trésor aurait pu se cacher dans la baie étale et bleue de la méditerranée : elle était ailleurs. Je le savais. J’y étais. J’ignorais Stevenson et quand il avait bien pu écrire le livre. L’auteur aurait pu être illustre, inconnu, profondément contemporain, seuls comptaient les mots et les images qu’ils projetaient avec la richesse d’un technicolor dans mon esprit. Il n’y avait que le verbe et le verbe était là, créateur d’un univers dont je ne pouvais m’arracher.
-Tu ne viens pas à la plage ?
-Je lis.
-Tu viens manger ?
-Je finis mon chapitre.
-Tu ne viens pas te baigner ?
-Mais je viens de le faire, dans l’eau glacée de l’atlantique, évitant des rochers coupant comme des lames, portant haut mon mousquet et de la poudre noire.
Le don de l’enfance est de pouvoir vivre pleinement le temps présent ; le passé n’existe pas encore et le futur est si lointain. Le temps s’étire comme une guimauve que l’on tend, odorant et sucré.
La lecture, bien au contraire de la crainte des parents, me rendait, dans ce double mouvement impossible et à jamais perdu, infiniment présent aux stridules des cigales et aux odeurs de pierre à fusil du sable surchauffé, de sel et d’algues de la mer si proche. J’étais là, voguant entre ces matelots louches, l’esprit oscillant entre la crainte et la fièvre de la quête du trésor, et cependant pénétré de l’air de l’été bruissant de rires d’enfants, de senteurs de crème solaire, de cet écho vibrant de repos mérité, de corps à l’abandon, de fruits mûrs.
