Le monde de Lili

Tu lisais Zafon, l’Ombre du vent et certainement à cause de son Cimetière des Livres Oubliés tu me posas cette question, que dois-je lire, absolument ?

J’ai horreur des « il faut », « tu dois » en général, encore plus pour les livres. Je n’ai, durant toute ma vie, lu que par plaisir, à quelques exceptions universitaires près. J’ai lu passionnément, souvent goulument, surtout enfant, plus tard en gourmet. J’ai lu des nuits sans sommeil transporté par le romanesque d’un récit. J’ai lu à être ému jusqu’aux larmes d’une phrase, d’une tournure, d’une construction. J’ai lu tout et n’importe quoi, le pire et certainement le meilleur, sachant reconnaître l’un de l’autre au fil du temps.

Je n’ai pas fait d’études de lettres, j’y avais un instant pensé, pour ne pas « devoir » lire tel ou tel, soit parce que je le vénérais et craignais d’édulcorer cet amour à force d’analyse, de devoir disséquer un texte devenu cadavre alors que seul la palpitation de la phrase me fait vivre. Je craignais l’ennui qui se dégagerait de certaines lectures. Non qu’un livre puisse m’ennuyer, cela me semble impossible, mais chacun à son temps, son lieu, son rythme, le plus souvent secret et découvert que dans l’après-coup. L’obligation nous ligoterait dans un amour contraint que je refuse.

Donc, ma Lili, je ne sais ce que tu dois lire ; et encore moins ce que tu peux lire. Tu me rappelais en riant que je t’avais conseillé de lire L’Amant de Duras à 15 ans, livre érotiquement torride sans conteste. Mais n’est-on pas érotiquement torride et surtout érotiquement littéraire à 15 ans ?

On peut tout lire et à tout âge, le livre sera simplement différent à chacune de nos lectures.

 

Autrefois (autrefois voulant dire dans la bouche d’un homme de mon âge, avant internet) il y avait des traités de littérature. Ceux de l’école, le Lagarde et Michard, qui datait déjà un peu quand j’étais ado, des anthologies de textes, de poèmes. Je ne conteste pas leur utilité. Aujourd’hui, à l’heure du web comme disent les média, il y a les listes : les cents livres qu’il faut avoir lu, les cent chef-d’œuvre de la littérature, mondiale (mais fonction du pays où elle est conçue), nationale, régionale…

J’ai toujours été un explorateur, du moins pour les livres !, mais un explorateur qui n’aime pas les guides de voyages. Je préfère avant tout découvrir sans boussole les bibliothèques, humer les livres, les sortir, me réjouir de leur présence, m’étonner, me dégouter.

 

Les livres, du moins la littérature, ou pour parler savant, le logos, sont les seules défenses que nous pouvons opposer à la folie meurtrière et destructrice de l’homme dont nous voyons chaque jour qu’elle renait, se développe et progresse. Les mots, et particulièrement les mots écrits, récits, roman poésie, théâtre, scénario de film, essais forment de modestes briques, les livres. En les lisant, en les écrivant, nous construisons, lecteur et écrivains, une muraille face à la destructivité. Une destructivité consubstantielle à l’homme je le crains fort.

 

Lili, le jour où peut-être tu iras voir un psychanalyste pour parler de toi, évoquer tes parents, la douleur de leur divorce, ta timidité, ton adolescence compliquée (la mienne le fut aussi, je t’en assure), l’amour dévorant de ton père et, à un moment ou un autre, ton amour des livres, il ne pourra s’empêcher de te dire, l’air entendu, « Lili, Lit, lit ! il ne faut pas vous étonner d’aimer lire puisque cet impératif est doublement présent dans votre nom ». Facile, lui répondras-tu, et c’est bien le problème d’avoir un père psy, il me l’a déjà dit, et même écrit dans son Anti-traité de littérature.

Pourquoi ce prénom ? En l’évoquant avec ta mère, j’avais découvert qu’il avait été porté par deux femmes d’exception du XXème siècle : Lili Boulanger, compositrice de musique classique, morte à 25 ans de la grippe espagnol en 1918, sœur de Nadia, la plus célèbre des professeur de piano. Lili Brik, elle décédée en 1978 à 87 ans. Sœur d’Elsa Triolet, la femme d’Aragon, femme du poète russe Maïakovski, le type au crane rasé et au regard inquiétant que l’on rencontre dans traité de littérature, et de trois autres maris… elle vivra un ménage à trois, verra son deuxième mari fusillé. Russe, Lili c’est la lumineuse, la séductrice, la muse. Une vie pleine de vie, de bruit et de fureur. Regarde un peu.

Lili et Maïakovski qui porte une casquette et donc on ne voit pas qu’il a le crâne rasé.

 

Des lili, il y en a certainement eu d’autres ; j’ai acheté un disque de « Lili Kraus » peu de temps après ta naissance. Superbe interprétation de Schubert. Sur la pochette, une dame un peu âgée avec un dentier rutilant et des étoiles sur une robe…

 

Fondamentalement, ton prénom est lié à lecture, bien plus qu’à la pureté du Lis. Je ne l’ai réalisé que bien plus tard. Bien après avoir écrit ce conte que je te contais, quand tu étais bébé, le soir pour t’endormir : La princesse sans Nom. L’inconscient, fait que nous ne voyons pas les évidences. C’est ce que raconte Lacan dans son séminaire sur la lettre volée. Peut-être liras-tu Lacan un jour, si on le lit encore, et tu comprendras que les ruses de l’inconscient font que les choses importantes ne sont pas que enfouies, comme le disait Freud avec son allégorie du psychanalyste archéologue ; elles peuvent être là, bien en évidence devant nous sans jamais que nous ne l’ayons remarqué. Comme un tableau devant lequel on passe chaque jour, un peu indifférent, sans en remarquer que c’est un Rembrandt. Ou ces troncs de colonne antiques qui ont servi à construire des maisons et qu’on distingue plus du bati plus moderne jusqu’au jour où le regard s’arrête, l’esprit s’interroge et réalise : Mon dieu, mais c’est bien sûr !

 

 

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