Incipit 2

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice il la trouva franchement laide. Elle lui déplut. Enfin, il n’aima pas comment elle était habillée. »

Louis Aragon Aurélien

 « Je forme une entreprise qui n’eût jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi.»

Les confessions Jean-Jacques Rousseau

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Paul Nizan Aden Arabie

 « Le mieux serait d’écrire les évènements au jour le jour. Tenir un journal pour y voir clair. Ne pas laisser échapper les nuances, les petits faits, même s’ils n’ont l’air de rien, et surtout les classer. »

La Nausée JP Sartre

« Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. »

Voyage au bout de la nuit LF Céline

« Il m’eût suffi, pour être bonne, d’avoir les parents vertueux et craignant Dieu que le Seigneur m’avait fait la faveur de me donner, n’eût été ma vilénie. »

Thérèse d’Avilla Autobiographie

 « Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler des choses vues à l’époque de ma naissance. »

Yukio Mishima Confession d’un masque

 Et cette longue citation du tout début du sublime Journal d’Hélène Berr : « Et la joie m’a inondée, une joie qui venait confirmer ma confiance,  qui s’harmonisait avec le joyeux soleil et le ciel bleu tout lavé au-dessus des nuages ouatés. Je suis rentrée à pied, avec un petit sentiment de triomphe à la pensée de ce que les parents diraient, et  l’impression qu’au fond l’extraordinaire était le réel. »

 

« Dans les premiers jours de juillet, par une chaleur torride, un jeune homme sortit, vers la fin de l’après-midi, de la petite chambre qu’il occupait, ruelle S., et lentement, l’air indécis, se dirigea vers le pont K. »

Crime et châtiment Dostoievsky

« Au printemps, c’est l’aurore qui me charme. »

Notes de chevet Sei Shonagon

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

Salammbô Flaubert

« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. » L’amant, Marguerite Duras

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

L’Etranger Albert Camus

 

Lili, tu vas me dire :

Mais Papa, il manque cet incipit que tu aimais tant nous citer. Tu avais même une montre où il était inscrit.

-La phrase la plus courte de Proust, peut-être ?

– C’est cela !

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure ».

-Oh Oui !

-excellent début pour parler de l’insomnie d’un homme qui repense au temps passé, le Temps perdu.

Je n’ai jamais lu Jean Genet. Aurais-je le temps de lire tout ce que je désire ? Je l’espère tant. L’incipit du Journal d’un Voleur est superbe, avec sa grammaire tordue.

« Le vêtement des forçats est rayé rose et blanc. Si, commandé par mon coeur l’univers où je me complais, je l’élus, ai-je le pouvoir au moins d’y découvrir les nombreux sens que je veux : il existe donc un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la délicatesse des premières sont de même nature que la brutale insensibilité des autres. Que j’aie à représenter un forçat – ou un criminel – je le parerai de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles en deviendra une autre, géante, nouvelle. »

 

Quand se posa la question d’une « décoration » des murs de la Maison des Adolescents de Strasbourg dont je conduisais la naissance, d’aucuns, dont moi, proposèrent une intervention plus artistique. Sachant que nous n’avions pas les moyens de nous payer Misstick, Banksi ou JR, et que mes financeurs n’en connaissait certainement aucun d’eux et les auraient détestés s’ils les avaient connus, je craignais plus que tout de la laideur et de l’indigence trop souvent réservée à ce genre d’intervention confiée à la fille de machin qui a fait les Beaux-Arts ou à un graffeur crapuleux d’un « quartier » dont on veut diminuer la délinquance, Je me fis violence pour dépasser ma timidité et dire que modestement, mais depuis longtemps, je jouais avec les mots pour en faire des livres, des expositions, des phrases inscrites… et proposer un projet.

Il fut accepté avec un certain enthousiasme qui me toucha, dont l’absence de coût ne fut pas étranger à l’approbation.

Il s’agissait d’inscrire sur les murs d’une Maison de l’Adolescence, des incipit de Roman d’Initiation. Les premiers mots organisés, réfléchis, de romans parlant de cet âge de tous les possibles, l’adolescence.

J’ai voulu ces textes sans commentaire, sans « explication de texte », tout au plus le nom de l’auteur. Le texte, les mots seuls, que l’on lit machinalement en attendant son rendez-vous, vers lesquels on cherche refuge du regard au cours d’un entretien qui devient trop lourd, des mots qui déconcertent par leur présence brute quand vous poussez la porte de ce lieux atypique où adolescents bien sûr, mas aussi parents désemparés, professionnels en recherche, peuvent rentrer et s’assoir.

 

Le choix que j’ai effectué, après des recherches aussi jubilatoires que fébriles, discussions avec mes amis, avis sans avis des financeurs, balaie le temps et le monde. L’accueil est barré par la phrase de Duras, car l’adolescent s’en approche comme cet homme, timidement, en attente et en désir ; le coin repos, un peu sombre, s’illumine de l’incipit de l’adolescente espiègle que fut, il y a mille ans, Sei Shonagon ; la grande salle porte en rouge sur fond rose la terrible phrase du début de Crime et Châtiment pour rappeler à tous que l’adolescence est une zone de dérives mortelles que notre devoir est de prendre en charge ; enfin Aragon et la violence du désir naissant entre Aurélien et Bérénice se lit dans les transparences de notre lieu de rencontre.

Dans un coin, tout au plus, sur un carton signé de mon nom, je donnais le sens de ces textes. Il fut remplacée par l’affiche incendie obligatoire et ma présence du projet s’effaça. Qu’importe au fond, je ne fus qu’un passeur, seuls les textes comptent.

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