Japon : Des mots et des signes

Au cours de mon premier voyage au Japon, j’avais noté dans un petit carnet, acheté chez Muji, des mots, des citations, des expressions. De retour de mon récent séjour je relis cette drôle de liste, vingt années plus tard. Emerveillé. Un drôle de dictionnaire. Mon vaste océan des mots – Daigenkaï.

Titres de Bashō :

Dussent Blanchir mes Os

Notes de la Demeure d’Illusion

La Sente Etroite du Bout du Monde

La Pèlerine du Singe

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Le Monde Flottant Ukiyo – et Image du monde flottantUkiyo-e. (L’univers des plaisirs. Et leur représentation en estampes.)

L’atelier languissant pour la lune Kaigetsudō – (atelier d’estampes et groupe d’artiste à l’époque Edo)

Images de printempsShunga – (estampes érotique)

Plus encore que leur couleur, ce fut leur parfum qui m’émut. De qui sont les manches qui ont effleuré le prunus de ma demeure? (Sur un paravent. Epoque Edo. Poème extrait du Recueil des Poèmes Anciens et Modernes compilés en 905 sur ordre impérial – Kokinshû)

Vivre seulement pour l’instant. Contempler la lune, la neige, les cerisiers en fleurs et les feuilles d’automne. Aimer le vin, les femmes et les chansons. Se laisser porter par le courant de la vie comme la gourde flotte au fil de l’eau. Asai Ryōi 1661

Mono no aware la douce mélancolie des choses (Sentiment d’harmonie qui nait de la rencontre entre l’esprit et la forme des choses.)

Fuzei Choses dans le vent (émotion fugitive qui nait d’une rencontre artistique, la lecture d’un poème…)

Sabi (La patine d’un objet, son usure, témoignant de son usage au fil du temps.)

Le monde est plaisant par son inconstance même. Kenkō

Hakanashi (sans effet, vain, éphémère. Mot qui exprime l’inconstance du monde et de l’amour.)

Mujō (Rien de ce qui existe ne demeure le même. mot bouddhique qui traduit l’inconstance et la vanité du Monde.)

Et en référence à Sei Shonagon : Nikki, journal intime (qui s’oppose à sa rivale, Murasaki Shikibu, auteur du Genji Monogatari, roman du Genji.)

la liste de lecture de Napoléon

Napoléon 1er, avant sa mort, fit mettre de côté une série de livres destinés à son fils. 77 ouvrages. Des livres d’histoire, 42, et des romans et des essais philosophiques :

Acajou et Zirphile par Duclos

Aventures de Télémaque par Fénélon

Bibliothèque des romans grecs traduits en français

Confessions de J.-J. Rousseau

Contes du comte de Grammont

Essai sur les mœurs et esprits des nations par Voltaire

Fables de la Fontaine

Histoire complète de Montesquieu

Histoire de Cleveland par l’abbé Prévost

Histoire de Gil Blas de Santillane, d’après Le Sage

Histoire de Manon l’Escaut et du chevalier Des Grieux par l’abbé Prévost

Jérusalem délivrée du Tasse, traduction nouvelle

Julie, ou la nouvelle Héloïse par J.-J. Rousseau

Le caravansérail traduit sur un manuscrit persan par Adrien de Sarrazin

Le Paradis perdu de John Milton

Le Roland furieux ou l’Arioste, traduction de Panckouke en français

Le voyage de Killerine par le même

Lettres de Madame de Sévigné

Mémoires de Madame la baronne de Staël

Mémoires du comte de Grammont par Hamilton

Nouvelles de Florian

Œuvres choisies de l’abbé de Saint-Réal

Œuvres de Bertin

Œuvres de Boileau Despréaux

Œuvres de Molière

Œuvres de Racine

Œuvres d’Homère

Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre

Poésies galliques d’Ossian, traduites de l’anglais de McPherson par Letourneur

Romans et contes par Voltaire

Voyage d’Anténor en Grèce et en Asie par Lantier

Voyage du jeune Anacharsis en Grèce par l’abbé Barthélémy

Voyage sentimental par Sterne.

Et un seul livre religieux : la Sainte Bible.

Un choix classique, à priori, presque tous ces livres sont aujourd’hui édité en Pléiade, mais aussi audacieux, avec une ouverture vers les femmes écrivains – Madame de Staël et Madame de Sévigné- de la poésie, des récits de voyages et des oeuvres « pédagogique » pour connaitre l’antiquité, et des romans d’amour, Paul et Virginie, Manon L’Escaut, Julie ou la nouvelle Héloïse de Rousseau.

Lectures d’été

Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nos avons passé avec un livre préféré.(Marcel Proust, Sur la lecture)

Les lectures d’enfance sont inscrites à jamais dans notre mémoire, colorées d’un plaisir exquis, d’une attente frénétique des mots à venir, de héros prenant réalité dans mon esprit exalté, bien plus vrais que l’agitation de la plage pleine de vacanciers, que les parents désespérés de me voir languir.

Lové dans une chaise longue dont le confort m’importait peu, sous l’ombre douce du platane de la minuscule villa Sole Mio, je tournais les pages de l’Ile au Trésor avec une ferveur de bénédictin et une ivresse de toxicomane. La nuit, car il fallait bien dormir, je me réveillai en sueurs, tremblant de crainte d’être touché par la marque noire, ou par la sinistre claudication de l’ambigu Long John Silver que j’entendais résonner sur le carrelage de la terrasse.

De cette lecture je ne garde que des images, point de mots, et la plénitude d’émotions aux couleurs intactes, aux odeurs d’embruns, de rhum et de sueurs acres des marins mutins. Je ne me souviens de rien et cependant de tout : Le pont de bois avec ses exhalaisons de pin et de savon noir, la terrible déception de la cachette vide, l’odeur de cuir de la carte de parchemin marquée d’une croix à l’encre rouge…

Jamais je ne m’interrogeai si une ile au trésor aurait pu se cacher dans la baie étale et bleue de la méditerranée : elle était ailleurs. Je le savais. J’y étais. J’ignorais Stevenson et quand il avait bien pu écrire le livre. L’auteur aurait pu être illustre, inconnu, profondément contemporain, seuls comptaient les mots et les images qu’ils projetaient avec la richesse d’un technicolor dans mon esprit. Il n’y avait que le verbe et le verbe était là, créateur d’un univers dont je ne pouvais m’arracher.

-Tu ne viens pas à la plage ?

-Je lis.

-Tu viens manger ?

-Je finis mon chapitre.

-Tu ne viens pas te baigner ?

-Mais je viens de le faire, dans l’eau glacée de l’atlantique, évitant des rochers coupant comme des lames, portant haut mon mousquet et de la poudre noire.

Le don de l’enfance est de pouvoir vivre pleinement le temps présent ; le passé n’existe pas encore et le futur est si lointain. Le temps s’étire comme une guimauve que l’on tend, odorant et sucré.

La lecture, bien au contraire de la crainte des parents, me rendait, dans ce double mouvement impossible et à jamais perdu, infiniment présent aux stridules des cigales et aux odeurs de pierre à fusil du sable surchauffé, de sel et d’algues de la mer si proche. J’étais là, voguant entre ces matelots louches, l’esprit oscillant entre la crainte et la fièvre de la quête du trésor, et cependant pénétré de l’air de l’été bruissant de rires d’enfants, de senteurs de crème solaire, de cet écho vibrant de repos mérité, de corps à l’abandon, de fruits mûrs.

Chloé Delaume

En 2004, je rencontrai Chloé Delaume dans le hall de l’Hôtel Cathédrale de Strasbourg. Pendant plus d’une heure, nous avons parlé. Parlé de son nouveau livre, Corpus Simsi, un objet artistique beaucoup plus proche de Sophie Calle que du roman, publié chez Leo Scheer, un éditeur dont j’aimais l’audace et l’exigence. Ecrire sur un jeu vidéo, enfantin dans la représentation commune, était un geste novateur, provocateur et surtout osé. Encore aujourd’hui nous percevons à sa lecture l’acuité de ce texte, parlant  du nous virtuel, de l’écran et du jeu, protecteurs et supports de projection.

J’avais découvert Le Cris du Sablier, un des rares livres qui vous marque à vie, où la puissance de l’écriture répond à l’intensité du récit. La sachant à Strasbourg  pour une conférence à la librairie Kleber, j’avais insisté auprès de ma redac’ en chef pour faire cet interview. Expliquant que Chloé Delaume n’écrivait pas pour faire beau, pour faire quoi que ce soit mais bien pour être. Elle était dans son écriture, elle était le verbe et sans le verbe elle se serait anéantie. Je n’avais aucun mérite à me dire qu’elle était une vraie auteure, les articles élogieux, sans se départir d’une fascination morbide, du Monde ou de Libé, le faisait avec beaucoup plus de talent que moi.

Elle m’est apparu telle ces héroïnes de Chandler qui porte du noir parce qu’elles sont belles, méchantes et désespérées. Le visage encadré d’un carré de cheveux corbeau, une bouche carmin et des yeux noirs et profonds. Profondément intelligente, fragile, forte de son écriture.

J’interviewais pour la première fois une écrivain et j’avais beau avoir préparer mes questions, réfléchis longuement à ce que je voulais connaître d’elle, j’étais pris entre le sentiment de l’imposture et la fascination. Nous étions jeunes tous les deux, moi dans ce métier qui n’était pas le mien, et elle si jeune et déjà connue.

Maladroitement, je l’ai interrogé sur sa vie. Je ne savais au fond ne faire que cela ; je suis psy, pas journaliste. Elle me dit combien il était difficile de vivre de sa plume, qu’elle venait de divorcer, que l’écran la protégeait de l’angoisse, qu’elle jouait jour et nuit à des jeux vidéo, elle me parla de Arrêt sur Images, une émission de télévision où elle apportait sa silhouette erratique et son regard pénétrant et décalé.

A la fin d’une interview timide, je lui ai demandé de bien vouloir me dédicacer le livre.

-Pour vous ?

-Non pour ma fille ainée, Lili. Elle a 7 ans.

-Elle connaît les sims ?

-Elle les découvre avec moi. Mais surtout elle lira un jour vos livres et je pense qu’elle va les aimer.

Elle prit le livre en souriant, d’une écriture ronde et appliquée, elle écrivit : Pour Lili, les aventures d’un personnage de fiction pire que les autres, avec des bouts de pixel dedans, bien à toi. Elle signa, Chloé.

Centenaire du Temps Retrouvé

Nul besoin d’en dire trop et de le commenter, Marcel Proust c’est éteint il y a 100 ans.

Je viens de lire cette délicieuse BD que tu m’as offert pour mon anniversaire : Céleste. Biens sûr Monsieur Proust de Chloé Cruchaudet chez Noctambule. Ce livre m’a ému profondément, tant par le personnage rayonnant de Céleste (dont on connait l’interview de 1972, à voir sur le site de l’INA) que par la subtile et intelligente évocation de Proust et de son oeuvre ; c’est délicat et fin, un peu cruel…

Comme les lettre de Proust que j’adore. d’aucune sont découvertes chaque semaine. un exemple sur le site de La Pléiade ( la-pleiade.fr) dont l’incipit à une belle lettre de vacheries et de demande de sous (le PS est écrit en début de lettre !):

 PS – Lettre indispensable à lire jusqu’à la fin, la fin concernant non pas moi mais les absurdes bruits qui courent sur la fermeture de la NRF, absurdes mais que vous avez intérêt à connaître.
      Tendresses,

      Cher ami,

En recevant votre adorable lettre, comme je regrette la mienne partie hier ! Ce que vous me dites de l’impression d’amitié que je vous ai fait éprouver dans un monde desséchant (où Guiche lui-même, moins sensible que vous m’avait dit que l’atmosphère était irrespirable) m’a ému jusqu’aux larmes. 

Quand Flaubert te donne ses conseils d’écriture.

A 9 ans, le petit Gustave Flaubert écrit à son grand ami, Ernest Chevalier, cette lettre. Nous sommes le 31 décembre 1830, le moment pour exprimer ses vœux et ses souhaits pour l’année à venir : « Si tu veux nous associers pour écrire moi, j’écrirait des comédies et toi tu écriras tes rêves ; et comme il y une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours des bêtises je les écrirait. » (l’orthographe est respectée). La dame en question est Julie, la bonne des Flaubert, qui servira de modèle pour un cœur simple.

C’est une belle chose qu’un souvenir ; c’est presque un désir qu’on regrette. (15 Mars 1842). Le résumé de l’Education Sentimentale (1re version achevée 3 ans  plus tard)

Alors qu’il écrit Madame Bovary, Gustave Flaubert va nouer une relation amoureuse, intellectuelle et, pour notre bonheur, épistolaire, avec la poétesse Louise Collet. Ces lettres sont un véritable traité d’écriture, le manifeste du roman moderne. Ma Lili, médite chacune de ses phrases, avant de prendre ta plume.

On arrive au style qu’avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée. (15.08.1846 à Louise Collet)

Quand je lis Shakespeare je deviens plus grand, plus intelligent et plus pur.

Serre ton style, fais-en un tissus souple comme la soie et fort comme une cotte de mailles.

Travaille chaque jour patiemment un nombre d’heures égales. Prend le plis d’une vie studieuse et calme ; tu y goûteras d’abord un grand charme et tu en tireras de la force. J’ai eu aussi la manie de passer des nuits blanches ; ça ne mène à rien qu’à vous fatiguer. (le 24 avril 1852 F. écrit à LC, « Avant hier je me suis couché à 5 heures du matin, et hier à 3 heures ». sic)

Il faut se méfier de tout ce qui ressemble à de l’inspiration.

J’écris pour moi, pour moi seul, comme je fume et comme je dors. (16.08.1846)

La phrase ne coule plus, je l’arrache et elle me fait du mal en sortant. (octobre 1847 L.C.)

L’art, au bout du compte, n’est pas plus sérieux que le jeu de quilles. (1851 début de la rédaction de Madame Bovary) LC

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet… 1852 LC

Nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l’auteur absente. Ce sera triste à lire ; il  y aura des choses atroces de misères et de fétidité. 1852 LC, toujours à propos de MB.

Je suis un homme-plume. 1852 LC

J’ai le regard penché sur les mousses des moisissures de l’âme. 1852 LC

Toute la valeur de de mon livre, s’il en a une, sera d’avoir sur marcher droit sur une cheveux, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire. 1852 LC

…Il n’y a rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. 1852 LC

J’ai fini ce soir de barbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille. J’en ai encore pour quinze jours à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j’irais au bal et passerai ensuite un hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse. 27 mars 1852 LC

Maintenant par combien d’études il faut passer pour se dégager des livres, et qu’il en faut lire ! Il faut boire des océans et les repisser. 1852

Il faut se dégager de l’archaïsme, du mot commun, avoir des idées contemporaines dans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du voltaire, touffu comme tu Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours. 1852

 Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore . juillet 1852

Médite donc plus avant d’écrire et attache toi au mot. Tout le talent d’écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots. C’est la précision qui fait la force. Il en est en style comme en musique : ce qu’il y a de plus beau  et de plus rare c’est la pureté du son. Juillet 1852

Serre, serre, que chaque mot porte. Idem

J’aurais connu vos douleurs, pauvre âmes obscures, humides de mélancolie renfermée, comme vos arrière-cours de province, dont les murs ont de la mousse. Septembre 1852

Les citations sont extraites de sa correspondance, sélectionnée par Geneviève Bollème (1927-2005) Dans  Préface à la vie d’Ecrivain Ed. du Seuil. Ouvrage non réédité malheureusement.