Littérature italienne

Certes, il est toujours bon d’avoir une édition, de préférence bilingue, de La Divine Comédie de Dante sur sa table de chevet, surtout si on compte séduire une Béatrice que l’on nommera avec emphase Beatrix jusqu’au moment de la glisser dans son lit. Cependant laissons pour l’instant la lecture de ce texte touffu, aux références obscures, aux étudiantes en littérature italienne. Il suffit de savoir que Virgile accueille Dante, que l’Enfer y est glacé et porte cette inscription, reprise par de nombreux adolescents pédants qui, moi en premier, l’affichèrent sur la porte de leur chambre : Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate, pour briller dans la société des « gens qui parlent des livres qu’ils n’ont pas lus ».

Par contre les lettres italiennes m’ont portées depuis ma découverte concomitante de Venise et du K de Buzzati. Je pense que j’étais en 5eme et mes parents avaient décidés pour Pâques que nous fassions un grand tour de l’Italie. Il fallait alors prévoir les bons d’essence, des lires italiennes par valises, tant la monnaie c’était dévalorisée, s’attendre à se faire « arnaquer » à chaque transaction, quand ce n’était pas dépouillé par des pickpockets ou voir sa voiture sur calles, les quatre jantes dérobées. Ajoutons à cela l’eau non potable, la conduite « sportive » des automobilistes frôlant la Simca de mon père par la droite, la gauche et certainement le toit, les Vespa par nuées, la langue qui se parle avec les mains, à la fois familière et incompréhensible, le pain sans sel et les serveurs en habit, tout cela fit de court voyage mon « Usage du Monde », un temps fondateur de la rencontre avec l’étrange et l’étrangeté.

Et puis il y a eu Venise.

Ah Venise !

Venise me fait battre le cœur à chaque rencontre comme une femme désirable, humide et offerte que l’on retrouve avec volupté et qui cependant se dérobe à chaque fois.

Mais parlons plutôt de Buzzati. Je venais de lire le K, au programme de 6eme et j’avais adoré ces drôles de nouvelles au ton fantastique, une allégorie ironique de la vie, son univers absurde. Plus tard je lu Le Désert des Tartares, un des rares livres que je relis régulièrement, qui me touche de douleur exquise de la vérité chaque fois plus profonde, chaque fois plus vrai. Plus je vieilli, plus je prends conscience que ma vie est identique à le lieutenant Drogo, alors qu’à 20 ans je pensais que jamais on ne m’y prendrait. Attendre Les Barbares, moi ! J’aurais une vie d’aventurier, plein de ports et de femmes. Je ne serais jamais dupe des mirages qui naissent dans le vide des vies désertes. Je partirai, connaitrai des mondes…

« Il voyagea.

Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.

Il revint. »

Flaubert avait sacrément raison quand il résuma ainsi 16 ans de la vie de Fréderic, à la fin de L’Education Sentimentale. Valait-elle mieux que celle de Drogo face au désert à attendre les Barbares ? On n’échappe pas au destin, au temps qui passe, que ce soit dans l’étourdissement des voyages ou la contemplation dorée de son désert.

 

Je n’ai aucune sympathie pour Italo Calvino. Je l’ai longtemps caché, surtout à l’adolescence, car adoré de filles un peu baba-cool que je tentais de séduire ; je trouve ses livres d’une lourdeur puérile et insistante, comme celle d’un enfant porté aux nues par ses parents qui débite des insanités de son invention devant un public qui cache son ennui et son agacement derrière une politesse froide. Buzzati est bien plus cruel, et bien plus drôle, derrière une élégance de la brièveté. Le Baron Perché, que c’est long, sentencieux ! Je n’ai jamais compris qu’on ne range pas Calvino au rayon philosophie à deux balles et à la guimauve, à côté de Paulo Coelho, du Petit Prince, (pour lequel j’ai cependant une tendresse indéfectible, certainement parce que mon admiration des aviateurs ne cessera jamais) ou de Castaneda, le réservant aux adolescentes encore ingrates.

 

De notre voyage, je me souviens des fresques de Ravenne, avec une immense fierté car elles illustraient la couverture de mon livre d’histoire, le balcon de Romeo et Juliette, tel une promesse encore inconnue de l’Amour, l’Arno gris et majestueux, une pizzeria dans Venise, un hôtel au-dessus d’une boite de nuit où nous n’avions pas pu fermer l’œil de la nuit, Venise encore et le sol de Saint-Marc, les tours en vaporetto, les ruelles comme un labyrinthe rassurant et voluptueux. Et puis Sienne, où la Campo en coquille Saint-Jacques, poudrée et ocre reste définitivement associé au goût voluptueux du Panforte, le pâtisserie mi nougat mi gateau acheté dans une boutique qui embaumait les épices.

Pour un enfant un peu gourmant, comme je le suis toujours, l’Italie est un miracle. On n’y mange des pâtes, des pizzas, et des escalopes a la milanese. Repas fabuleux, arrosés d’eau très pétillante qui sentait le bicarbonate. Moi qui n’avait jamais bu que de l’eau du robinet, j’avais le sentiment de déjeuner au Château Margaux.

 

Bien sûr il manquait Rome, Naples et bien d’autres villes à ce « grand tour » et la littérature italienne ne pouvait se résumer à un recueil de nouvelles de Buzzati. Jai découvert Rome en lisant les Racconti Romani, (Nouvelles Romaines), de Moravia, un de mes grands amours littéraires adolescent. Aujourd’hui je ne sais si on peut lire sans trouver l’écriture un peu surannée Le Conformiste ou Le Mépris, mais reste les films qui en furent tirés ; le plus grand Godard, un rôle en demi-teinte entre perversion et vide existentiel pour Trintignant, filmé par un Bertolucci pas encore libidineux et très talentueux.

 

Un jour, au début de mon désir d’écrire, j’ai gagné un concours de nouvelles. Le prix Cesare Pavese décernait par le Groupement des Ecrivains Médecins. Le prix comprenait, outre une plaque qui est bien en vue dans ma bibliothèque, un weekend à San Stefano Belbo, lieu de naissance de Cesare Pavese. La lumière chaude et rase du soleil automnale rendait encore plus ductiles et élégiaques les collines du Piémont qui vallonnaient doucement vers la mer. La même lumière qui nimbait le roman de Pavese que j’avais lu cet été là, La Lune et les Feux. Un roman magnifique…J’avais aussi lu son journal, Le Métier de Vivre, publié après sa mort, en 1952. Un suicide après une courte vie de solitude et de déceptions amoureuses. Pavese s’était donné la mort à 40 ans après avoir publié 5 romans, traduit Moby Dick en italien, (entre autre traductions), connu le succès littéraire. Et moi, à 46 ans, je recevais un prix à son nom, pour une courte nouvelle, après avoir publié deux livres pour enfants. Un prix décerné par une obscure association de vieux toubibs plutôt sympas et rigolards qui publiaient à compte d’auteur des romans touffus et certainement illisibles, des poèmes inspirés et des souvenirs de salle de garde qui n’intéressaient personne.

Il était étonnant, après avoir passé l’été avec Pavese de découvrir, ou plutôt de retrouver, les lieux qui forment la géographie du roman et surtout de revivre l’odeur des foins, des sentiers de noisettes, de la chaleur étouffantes de places silencieuses et pavées de ses villages du Piémont. Et au loin, la mer. Je comprenais l’appel du héros vers ce petit triangle bleu, entraperçu, presque fantasmé plus que vu, entre deux collines.

Ma nouvelle s’intitulait « J’irais à Rome » ; j’en suis encore aujourd’hui très fier. Et je suis encore plus fier qu’elle me fut refusée à un autre concours de nouvelles au prétexte, « que les textes autobiographiques n’étaient pas admis », alors que c’est une pure fiction.

Malheureusement il n’y en eu pas d’autres du même jet.

Pas assez en tout cas pour constituer le recueil à la hauteur de Fictions de Borges qui me fascinait à l’époque. Mais là, nous changeons de continent.

 

 

Voilà une liste de classique italien du XXème siècle dont la lecture m’a ravi

 

Le K Dino Buzzati

Le Désert des Tartares Dino Buzzati

Les Nouvelles Romaines Alberto Moravia

La Lune et les Feux Cesare Pavese

Si c’est un Homme Primo Levi

La Clé à Mollette Primo Levi

Italo Svevo La Conscience de Zeno

Et plus récent :

Montedidio de Erri de Luca, sublime

Gomorra de Roberto Saviano, terrible.

Et malgré tout ce que j’ai dit, il faut au moins une fois dans sa vie ouvrir La divine Comédie de Dante, parcourir Le Prince de Machiavel et certainement lire Le Baron Perché.

 

 

A voir :

Le Mépris Jean-Luc Godard d’après Moravia

Le conformiste Bernardo Bertolucci toujours d’après Moravia

Plaintes d’écrivains

Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes. La Bruyère (1696)

La plupart des livres d’à présent ont l’air d’avoir été faits en un jour avec des livres lus la veille. Chamfort (1770)

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. S. Mallarmé (1865)

Il est de bon ton aujourd’hui de proclamer haut et fort, et très vite, que le roman est mort, avant de proposer le sien. Les écrivains se sont toujours plaints de la mort de la littérature, comme en témoigne ces quelques citations que j’adore. Coquetterie bien sûr!

Car le roman que tu écriras, la littérature à venir, est comme Rimbaud pour Verlaine. Verlaine qui répond à la première lettre du poète de 17 ans : Venez,venez vite chère grande âme… On vous désire, on vous attend !

Parle-t-il du garçon rebelle de Charleville-Mézière ou des poèmes hallucinés et fulgurants qu’il va produire, le temps si court de sa jeunesse?

Incipit 2

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice il la trouva franchement laide. Elle lui déplut. Enfin, il n’aima pas comment elle était habillée. »

Louis Aragon Aurélien

 « Je forme une entreprise qui n’eût jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi.»

Les confessions Jean-Jacques Rousseau

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Paul Nizan Aden Arabie

 « Le mieux serait d’écrire les évènements au jour le jour. Tenir un journal pour y voir clair. Ne pas laisser échapper les nuances, les petits faits, même s’ils n’ont l’air de rien, et surtout les classer. »

La Nausée JP Sartre

« Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. »

Voyage au bout de la nuit LF Céline

« Il m’eût suffi, pour être bonne, d’avoir les parents vertueux et craignant Dieu que le Seigneur m’avait fait la faveur de me donner, n’eût été ma vilénie. »

Thérèse d’Avilla Autobiographie

 « Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler des choses vues à l’époque de ma naissance. »

Yukio Mishima Confession d’un masque

 Et cette longue citation du tout début du sublime Journal d’Hélène Berr : « Et la joie m’a inondée, une joie qui venait confirmer ma confiance,  qui s’harmonisait avec le joyeux soleil et le ciel bleu tout lavé au-dessus des nuages ouatés. Je suis rentrée à pied, avec un petit sentiment de triomphe à la pensée de ce que les parents diraient, et  l’impression qu’au fond l’extraordinaire était le réel. »

 

« Dans les premiers jours de juillet, par une chaleur torride, un jeune homme sortit, vers la fin de l’après-midi, de la petite chambre qu’il occupait, ruelle S., et lentement, l’air indécis, se dirigea vers le pont K. »

Crime et châtiment Dostoievsky

« Au printemps, c’est l’aurore qui me charme. »

Notes de chevet Sei Shonagon

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

Salammbô Flaubert

« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. » L’amant, Marguerite Duras

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

L’Etranger Albert Camus

 

Lili, tu vas me dire :

Mais Papa, il manque cet incipit que tu aimais tant nous citer. Tu avais même une montre où il était inscrit.

-La phrase la plus courte de Proust, peut-être ?

– C’est cela !

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure ».

-Oh Oui !

-excellent début pour parler de l’insomnie d’un homme qui repense au temps passé, le Temps perdu.

Je n’ai jamais lu Jean Genet. Aurais-je le temps de lire tout ce que je désire ? Je l’espère tant. L’incipit du Journal d’un Voleur est superbe, avec sa grammaire tordue.

« Le vêtement des forçats est rayé rose et blanc. Si, commandé par mon coeur l’univers où je me complais, je l’élus, ai-je le pouvoir au moins d’y découvrir les nombreux sens que je veux : il existe donc un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la délicatesse des premières sont de même nature que la brutale insensibilité des autres. Que j’aie à représenter un forçat – ou un criminel – je le parerai de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles en deviendra une autre, géante, nouvelle. »

 

Quand se posa la question d’une « décoration » des murs de la Maison des Adolescents de Strasbourg dont je conduisais la naissance, d’aucuns, dont moi, proposèrent une intervention plus artistique. Sachant que nous n’avions pas les moyens de nous payer Misstick, Banksi ou JR, et que mes financeurs n’en connaissait certainement aucun d’eux et les auraient détestés s’ils les avaient connus, je craignais plus que tout de la laideur et de l’indigence trop souvent réservée à ce genre d’intervention confiée à la fille de machin qui a fait les Beaux-Arts ou à un graffeur crapuleux d’un « quartier » dont on veut diminuer la délinquance, Je me fis violence pour dépasser ma timidité et dire que modestement, mais depuis longtemps, je jouais avec les mots pour en faire des livres, des expositions, des phrases inscrites… et proposer un projet.

Il fut accepté avec un certain enthousiasme qui me toucha, dont l’absence de coût ne fut pas étranger à l’approbation.

Il s’agissait d’inscrire sur les murs d’une Maison de l’Adolescence, des incipit de Roman d’Initiation. Les premiers mots organisés, réfléchis, de romans parlant de cet âge de tous les possibles, l’adolescence.

J’ai voulu ces textes sans commentaire, sans « explication de texte », tout au plus le nom de l’auteur. Le texte, les mots seuls, que l’on lit machinalement en attendant son rendez-vous, vers lesquels on cherche refuge du regard au cours d’un entretien qui devient trop lourd, des mots qui déconcertent par leur présence brute quand vous poussez la porte de ce lieux atypique où adolescents bien sûr, mas aussi parents désemparés, professionnels en recherche, peuvent rentrer et s’assoir.

 

Le choix que j’ai effectué, après des recherches aussi jubilatoires que fébriles, discussions avec mes amis, avis sans avis des financeurs, balaie le temps et le monde. L’accueil est barré par la phrase de Duras, car l’adolescent s’en approche comme cet homme, timidement, en attente et en désir ; le coin repos, un peu sombre, s’illumine de l’incipit de l’adolescente espiègle que fut, il y a mille ans, Sei Shonagon ; la grande salle porte en rouge sur fond rose la terrible phrase du début de Crime et Châtiment pour rappeler à tous que l’adolescence est une zone de dérives mortelles que notre devoir est de prendre en charge ; enfin Aragon et la violence du désir naissant entre Aurélien et Bérénice se lit dans les transparences de notre lieu de rencontre.

Dans un coin, tout au plus, sur un carton signé de mon nom, je donnais le sens de ces textes. Il fut remplacée par l’affiche incendie obligatoire et ma présence du projet s’effaça. Qu’importe au fond, je ne fus qu’un passeur, seuls les textes comptent.

Incipit

L’incipit est l’appât qui cache l’hameçon qui va ferrer le lecteur. Il ne faut pas le rater.

Un bon incipit, et hop, tu l’attrapes. Ca y est il a mordu, intrigué, salivant devant la phrase, avide de la suite… Alors tu laisses filer la ligne, il se plonge, s’avance dans le texte, et là il est pris, définitivement. Tu n’as plus qu’à déplier le fil de ton histoire, comme on mouline pour remonter le poisson. (Car ton histoire, tu ne fais que la rembobiner, puisque toi seule en connaît la fin.)

Bibliothèques 2

 

Dans Penser/Classer de Georges Perec on trouve un texte que j’adore, rien que pour son titre : Note brève sur l’art et la manière de ranger les livres. Au fur et à mesure de l’accroissement de ma bibliothèque, au grès de mes déménagements, mon système pour ranger les livres c’est plus ou moins fixé. Il procède, comme le fait remarquer Perec, de plusieurs points de vues, à la fois spatiaux et pratiques, dépendant de l’ouvrage lui-même, de sa collection, de sa taille, de la temporalité son écriture, de son origine, de son genre, du lieu où j’habite, de la lumière.

Dans la pièce dite, bibliothèque, ou dans le salon s’il est équipé de ce meuble, je range les romans avant tout. Les ouvrages d’art se retrouvent souvent dans le hall ou les couloirs, les ouvrages dits professionnels, psy ou autre, dans mon lieu de consultation pour la plus part. Certains trainent de ci de là, sans réelle place.

Les livres de recettes sont à la cuisine, les revues un peu partout, et aux toilettes, je range en ce moment les guides de voyage et les livres consacrés à la Suisse.

Les romans sont classés par langues et origine. D’abord la littérature française, où les livres sont regroupés par siècle, avant le XVIIeme, XVIII, XIX ; XX et XXIème étant regroupés. Ensuite, ils sont classés par ordre alphabétique dans chaque siècle. Le rangement débute par le haut de la bibliothèque de telle façon que le XIX et le XXème siècle se retrouvent à la hauteur de mes yeux. Ensuite je range les romans de langues anglaise, allemande, italienne, espagnole, russe, japonaise puis chinoise. Par ordre alphabétique parfois. Il existe une rubrique finale pour les langues dont je ne possède que peu de représentants. Le turc, Pamuk, se retrouve à côté du suédois, Carl-Henning Wijkmark ou du norvégien, Knut Hamsun, et de ceux dont il m’est difficile de déterminer l’origine ; ainsi l’ Eloge des Femmes Mûres de Stephen Vizinczey est certes écrit par un hongrois, mais en langue anglaise et fut publié au Canada.

Echappe à cette règle un rayon Proust qui regroupe une édition en folio de La Recherche, (celle en Pléiade restant dans le rayon Pléiade) d’autres livres de Marcel, des essais, des livres de photo, et un rayon L.F.Céline qui répond à la même logique.

Cependant sont exclus de cet ordre : les romans policiers et de science-fiction (rangés tout en haut de la bibliothèque), les Pléiades, regroupés ensemble, comme les Portiques, en général rangés pas très loin, les éditions rares, originales, (pas si nombreuses que cela et formant un ensemble assez disparate qui me chagrine), les livres qui ne rentrent pas dans l’espace des étagères  (les cahiers de L’Herne par exemple ne sont pas avec l’auteur auquel ils sont consacrés).

Sont aussi à part, les livres que je n’ai pas encore lus, ce que je viens de lire et que je n’ai pas rangés, ceux que l’on m’a prêté et que j’espère un jour rendre à leur propriétaire, s’il les réclame, ceux dont je veux me débarrasser, soit parce que je ne l’ai pas aimé, soit car je le possède déjà et acheter par mégarde en double.

Les essais littéraires et la poésie sont sur leurs propres rayons, et jouxtent étrangement la philosophie et la photo, qui est à part du reste des livres d’art et d’architecture.

Autre exception, le rayon japonais où se côtoient non seulement des romans mais aussi des essais, des anthologie de Haïkus, des ouvrages techniques sur l’art, des dictionnaires et même une méthode d’apprentissage de la langue en deux tomes dont je n’ai suivi que les deux premières leçons.

Les ouvrages sur le cinéma sont classés à part ; comme les dictionnaires, rangés avec les traités de rhétorique, de ponctuation, les ouvrages sur l’iconographie, des Saints, de la Bible, des Monstres…

Il y a un « enfer ». Il est perché tout en haut et caché par des livres qui ne m’intéressent pas mais dont je n’arrive pas à me défaire.

 

Que lire cet été?

Tout libraire digne de ce nom propose aujourd’hui, sur de belles tables, bien en évidence, son choix pour l’été. Passe à Quai des Brumes, et regarde, tourne des pages, sent l’encre des livres, caresse le papier, lit les notules rédigées par nos amis libraires… La rencontre a lieu, le désir du livre se précipite, tu as déjà envie de regagner ton lit, de trouver une terrasse, pour lire la suite.

Et puis l’été, c’est le moment idéal pour lire tout et pas tout à fait n’importe quoi, pour lire trois livres en même temps,  pour lire d’affilé, sans un souffle et sans sommeil, pour passer du Comte de Monte-Cristo à Belle du Seigneur, de tous les Tintin aux Misérables, de 1Q84 de Murakami à un livre de cuisine végane.

C’est le moment idéal pour lire un traité d’ornithologie, qui te rendra savante, Le Guide Glénans, et tu seras marin, le répertoire des sous-prefecture de France ou un manuel de céramique, pour le plaisir d’une poésie un peu absurde… De lire de la philosophie, même sans rien y comprendre.

De lire tous les livres que tu trouveras chez les bouquinistes dont le titre contient le mot été. en commençant par Duras, dix Heures et demi du Soir en Eté, Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Eté… 

Ou  le mot VacancesLes Vacances du Petit Nicolas, Sempé et Goscinny, Les Vacances de Maigret (j’adore ce livre), de Simenon, Deux ans de Vacances, Jules Verne…

Pour lire Bonjour Tristesse de Sagan car cela se passe l’été, comme Dimanche d’Août de Modiano.

Lire la Trilogie Lyonnaise de René Beletto, –Le Revenant, Sur la Terre comme au Ciel, l’Enfer,- car il y’a des pages superbes sur la ville écrasée par le soleil, dans une atmosphère de polar, un peu de fantastique, avec une pointe d’humour. De quoi te plaire!

Sud Amérique

Comme tout adolescent de ma génération, j’ai dévoré Cent ans de Solitude de Gabriel Garcia Marquez. Je ne garde que le souvenir absolument jubilatoire de la lecture, je ne pourrais rien te dire de l’intrigue. Même si je suis certain que quelque part dans ma mémoire le livre s’est à jamais imprimé, je suis triste comme quand on brise un objet qui nous était cher, que l’on perd un bijou sentimentalement marqué. Bien entendu, je pourrais le relire comme l’objet peut être racheté, le bijou reconstruit à l’identique. Mais ce ne sera jamais le même, l’objet sera sans âme, le bijou éternellement terne, et Gabriel Garcia Marquez me paraîtra être un écrivain génial, un prix nobel mérité,un livre indispensable… rien de plus… La magie se sera effacé en comblant le vide du souvenir… (Je me souviens juste que certaines circonstances sexuelles, probablement interdites, faisait naitre des enfants avec des queues de cochons.)

Les deux autres piliers de la littérature sud-américaine sont l’argentin Borges et le péruvien Mario Vargas Llosa.

Je ne sais plus si c’est Michel qui m’a poussé à lire Borges ou si je l’avais découvert avant notre amitié. Mais je ne pouvais ensuite ne pas le lire et surtout l’aimer, tant Michel le vénérait et me transmit sa passion.

Tu te souviens que son fils aimait moquer Michel de l’incipit du livre très savant qu’il lui avait consacré : « Ce siècle est borgésien. » Une gentille moquerie, car comme Michel l’écrit, Borges à l’égal de Proust, Kafka ou Joyce a changé le cours de la littérature,  a ouvert des voies inédites. Des voies qui ressemblent aux chemins d’Eicher, ce graveur allemand où les escaliers qui descendent d’une tour finissent par arriver à son sommet.

Borges promène son regard aveugle sur les livres, – car il était vraiment devenu aveugle, ce qui permet à moultes écrivains de s’enorgueillir, sans qu’on en sache vraiment la véracité, d’avoir été un des nombreux « lecteurs » de Borges, (Borges se faisait lire des livres).

Il a écrit des nouvelles étranges, Fictions, L’Aleph. De petites merveilles d’intelligence malicieuse, avec leur mise en abime littéraire et une écriture ciselée.

Et puis c’est court ! Rien que pour cela, il serait ridicule de bouder le plaisir de les lire. Tu noteras que Zafon, celui de l’Ombre du Vent, rend hommage au maitre argentin, bibliothécaire aveugle de Buenos Ares qui écrivit tant sur des bibliothèques imaginaires.

 

Dans le bureau de Michel, il y avait cette photo touchante où on le voyait en compagnie d’un vieux monsieur, « Bioy » comme il aimait le nommer. Adolfo Bioy Casares, le playboy des lettres argentines, l’ami de Borges, photographié lorsque celui-ci fit le long voyage de Buenos Aires pour venir à Grenoble, et y recevoir son titre de Docteur Honoris Causa.

En 1940, Bioy publie un étrange roman fantastique qui intriguera des génération de lecteurs : L’invention de Morel. Je t’invite à le lire, histoire de comprendre que Stephen King, c’est quand même le hamburger de la littérature. (Tu sais que je ne crache pas sur un macDo, mais il existe des plats plus raffinés.)

Michel me transmit sa passion de la littérature argentine en me faisant découvrir Cesar Aira, en chair et en encre. Cesar, son ami, dont il a traduit tous les livres, avec qui tu as eu le privilège d’être prise en photo, encore toute petite. Cesar demandait souvent de tes nouvelles à Michel quand celui-ci, quittant sa tanière protectrice, partait aux antipodes vers l’Argentine. Je pense qu’il te trouvait drôle, espiègle, ou simplement, il sentait combien Michel et Ana t’aimaient. Je crois même que tu apparais  dans un de ses livres de manière fugace… Tu ne peux donc que lire ce grand type fantasque, juvénile et solaire dont les romans sont à son image.

 

Comment suis-je un jour tombé sur le livre de Mario Vargas Llosa, Tante Julia et le scribouillard, je n’en ai plus le souvenir. Ta grand-mère te dirait certainement que c’est ELLE qui me l’a fait connaître, alors que je suis persuadé que ce fut l’inverse. Impossible de savoir car je n’ai plus le livre pour y déceler quelques indices ; à l’époque, Etudiant, je n’avais pas trop d’argent et je lisais les livres de la bibliothèque. Je sais que nous avons tous deux, ma mère et moi, adoré ce roman, drôle, enlevé. Quelques années plus tard, dans une indifférence critique générale, une adaptation cinématographique pas si mauvaise que ça en a été donnée. Avec Peter Falk, l’inspecteur Colombo, dans le rôle du scribouillard.

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