Que lire cet été?

Tout libraire digne de ce nom propose aujourd’hui, sur de belles tables, bien en évidence, son choix pour l’été. Passe à Quai des Brumes, et regarde, tourne des pages, sent l’encre des livres, caresse le papier, lit les notules rédigées par nos amis libraires… La rencontre a lieu, le désir du livre se précipite, tu as déjà envie de regagner ton lit, de trouver une terrasse, pour lire la suite.

Et puis l’été, c’est le moment idéal pour lire tout et pas tout à fait n’importe quoi, pour lire trois livres en même temps,  pour lire d’affilé, sans un souffle et sans sommeil, pour passer du Comte de Monte-Cristo à Belle du Seigneur, de tous les Tintin aux Misérables, de 1Q84 de Murakami à un livre de cuisine végane.

C’est le moment idéal pour lire un traité d’ornithologie, qui te rendra savante, Le Guide Glénans, et tu seras marin, le répertoire des sous-prefecture de France ou un manuel de céramique, pour le plaisir d’une poésie un peu absurde… De lire de la philosophie, même sans rien y comprendre.

De lire tous les livres que tu trouveras chez les bouquinistes dont le titre contient le mot été. en commençant par Duras, dix Heures et demi du Soir en Eté, Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’Eté… 

Ou  le mot VacancesLes Vacances du Petit Nicolas, Sempé et Goscinny, Les Vacances de Maigret (j’adore ce livre), de Simenon, Deux ans de Vacances, Jules Verne…

Pour lire Bonjour Tristesse de Sagan car cela se passe l’été, comme Dimanche d’Août de Modiano.

Lire la Trilogie Lyonnaise de René Beletto, –Le Revenant, Sur la Terre comme au Ciel, l’Enfer,- car il y’a des pages superbes sur la ville écrasée par le soleil, dans une atmosphère de polar, un peu de fantastique, avec une pointe d’humour. De quoi te plaire!

Sud Amérique

Comme tout adolescent de ma génération, j’ai dévoré Cent ans de Solitude de Gabriel Garcia Marquez. Je ne garde que le souvenir absolument jubilatoire de la lecture, je ne pourrais rien te dire de l’intrigue. Même si je suis certain que quelque part dans ma mémoire le livre s’est à jamais imprimé, je suis triste comme quand on brise un objet qui nous était cher, que l’on perd un bijou sentimentalement marqué. Bien entendu, je pourrais le relire comme l’objet peut être racheté, le bijou reconstruit à l’identique. Mais ce ne sera jamais le même, l’objet sera sans âme, le bijou éternellement terne, et Gabriel Garcia Marquez me paraîtra être un écrivain génial, un prix nobel mérité,un livre indispensable… rien de plus… La magie se sera effacé en comblant le vide du souvenir… (Je me souviens juste que certaines circonstances sexuelles, probablement interdites, faisait naitre des enfants avec des queues de cochons.)

Les deux autres piliers de la littérature sud-américaine sont l’argentin Borges et le péruvien Mario Vargas Llosa.

Je ne sais plus si c’est Michel qui m’a poussé à lire Borges ou si je l’avais découvert avant notre amitié. Mais je ne pouvais ensuite ne pas le lire et surtout l’aimer, tant Michel le vénérait et me transmit sa passion.

Tu te souviens que son fils aimait moquer Michel de l’incipit du livre très savant qu’il lui avait consacré : « Ce siècle est borgésien. » Une gentille moquerie, car comme Michel l’écrit, Borges à l’égal de Proust, Kafka ou Joyce a changé le cours de la littérature,  a ouvert des voies inédites. Des voies qui ressemblent aux chemins d’Eicher, ce graveur allemand où les escaliers qui descendent d’une tour finissent par arriver à son sommet.

Borges promène son regard aveugle sur les livres, – car il était vraiment devenu aveugle, ce qui permet à moultes écrivains de s’enorgueillir, sans qu’on en sache vraiment la véracité, d’avoir été un des nombreux « lecteurs » de Borges, (Borges se faisait lire des livres).

Il a écrit des nouvelles étranges, Fictions, L’Aleph. De petites merveilles d’intelligence malicieuse, avec leur mise en abime littéraire et une écriture ciselée.

Et puis c’est court ! Rien que pour cela, il serait ridicule de bouder le plaisir de les lire. Tu noteras que Zafon, celui de l’Ombre du Vent, rend hommage au maitre argentin, bibliothécaire aveugle de Buenos Ares qui écrivit tant sur des bibliothèques imaginaires.

 

Dans le bureau de Michel, il y avait cette photo touchante où on le voyait en compagnie d’un vieux monsieur, « Bioy » comme il aimait le nommer. Adolfo Bioy Casares, le playboy des lettres argentines, l’ami de Borges, photographié lorsque celui-ci fit le long voyage de Buenos Aires pour venir à Grenoble, et y recevoir son titre de Docteur Honoris Causa.

En 1940, Bioy publie un étrange roman fantastique qui intriguera des génération de lecteurs : L’invention de Morel. Je t’invite à le lire, histoire de comprendre que Stephen King, c’est quand même le hamburger de la littérature. (Tu sais que je ne crache pas sur un macDo, mais il existe des plats plus raffinés.)

Michel me transmit sa passion de la littérature argentine en me faisant découvrir Cesar Aira, en chair et en encre. Cesar, son ami, dont il a traduit tous les livres, avec qui tu as eu le privilège d’être prise en photo, encore toute petite. Cesar demandait souvent de tes nouvelles à Michel quand celui-ci, quittant sa tanière protectrice, partait aux antipodes vers l’Argentine. Je pense qu’il te trouvait drôle, espiègle, ou simplement, il sentait combien Michel et Ana t’aimaient. Je crois même que tu apparais  dans un de ses livres de manière fugace… Tu ne peux donc que lire ce grand type fantasque, juvénile et solaire dont les romans sont à son image.

 

Comment suis-je un jour tombé sur le livre de Mario Vargas Llosa, Tante Julia et le scribouillard, je n’en ai plus le souvenir. Ta grand-mère te dirait certainement que c’est ELLE qui me l’a fait connaître, alors que je suis persuadé que ce fut l’inverse. Impossible de savoir car je n’ai plus le livre pour y déceler quelques indices ; à l’époque, Etudiant, je n’avais pas trop d’argent et je lisais les livres de la bibliothèque. Je sais que nous avons tous deux, ma mère et moi, adoré ce roman, drôle, enlevé. Quelques années plus tard, dans une indifférence critique générale, une adaptation cinématographique pas si mauvaise que ça en a été donnée. Avec Peter Falk, l’inspecteur Colombo, dans le rôle du scribouillard.

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Boîte à Outils

 

Comme le répondait, dans un diner en ville, je crois, le poète Paul Valery à un peintre qui se vantait de vouloir écrire, car « il avait plein d’idées » : « On n’écrit pas, Monsieur, avec des idées mais avec des mots ». Les mots sont nos tubes de couleur, notre marbre de Carrare, nos fusains et notre plâtre, et ils sont dans les dictionnaires.

Si, quand tu en ouvres un, tu ne peux t’empêcher de lire ensuite les occurrences qui s’enchainent, en notant des citations, cherchant des mots inconnus, tu es faites pour écrire.

Le Dictionnaire Historique de la Langue Française, dirigé par le délicieux, érudit, pétillant, Alain Rey chez Robert est le must have de tout apprenti écrivain, amoureux de la langue, passionné et curieux comme toi. Tu le liras comme un roman. Ne l’achète pas, je te l’offre !

J’adore lire le TLF en ligne (Trésor de la Langue Française) : http://atilf.atilf.fr

Sur ce site, réellement très moche, tu trouves TOUTES les versions du Dictionnaire de l’Académie Française depuis 1694. Pas mal non ?

Mais encore plus fort, et encore plus moche, là, http://www.lexilogos.com/francais_classique.htm , tu as les liens vers des centaines de dico. Le Furetière du XVIIème par exemple. Certains numérisés bêtement, d’autre consultables vraiment.

Ensuite, il te faut un bon Dictionnaire des Synonymes. Celui que j’utilise depuis des années, simple d’emploi et extrêmement performant, mis au point par l’université de Caen : http://www.crisco.unicaen.fr/des/

Les mots ne suffisent pas, il faut construire tes phrases. Introduction à la Rhétorique d’Oliver Reboul est un délice d’érudition et de clarté, comme le malicieux professeur en couverture.

Le Dictionnaire de Rhétorique et de Poétique est un peu plus confus, mais plus riche, (la pochothèque, le livre de Poche).

Le travail ne s’arrête pas là. Ponctuer est un art, Le Traité de la Ponctuation Française de Jacques Drillon, ancien correcteur au journal Le Monde, sera ton outil, aussi indispensable que l’est la clé à molette pour le mécanicien.

 

Il y a les mots, les phrases et les références.

Notre univers d’écriture est saturé, du moins en occident, de références bibliques et mythologiques. Nous ne les voyons plus et pourtant elles sont partout présentes. Le Dictionnaire de la Bible en Editions « Bouquins », le Dictionnaire de la Mythologie de Pierre Grimal aux PUF, complétés par les guides d’iconographie La Bible et les Saints et Héros et Dieux de l’Antiquité, tous deux dans la superbe édition « TOUT L’ART » chez Flamarion. Car t’appeler Paris, et écrire sans penser à Hélène, Troie, la dispute entre Héra, Athéna et Aphrodite, serait un manque de Jugement.

 

Enfin, très utile pour répondre aux lettres des éditeurs, ces pisses-vinaigres, fesse-mathieu, bêtes à bouffer du foin et bas du plafond, Le Dictionnaire des Injures de Robert Edouard…

et le Dictionnaire d’Expressions et Locutions par Alain Rey, toujours, histoire de savoir ce que veulent dire les injures plus haut citées.

Enfin il ne faut oublier Le Dictionnaire des Idées Reçues de Gustave Flaubert, qui pour beaucoup d’occurrences n’a malheureusement pas vieilli ; et l’incontournable Dictionnaire du Diable, publié en 1911, par Ambrose Bierce. J’adore ! La politique est la conduite des affaires publiques pour le profit des particuliers ; Sublime !

 

Que lire, où lire ?

 

Dans un refuge : Frison-Roche, Premier de cordée s’impose.

Sur une ile, déserte de préférence : Robinson Crusoé de Daniel Defoe et Robinson ou les limbes du pacifique de Michel Tournier.

J’ai lu L’ombre du vent De Zafon, peut-être t’en souviens-tu, pendant notre semaine de vacances à Barcelone.

Un ami très cher, me sachant pour quelques mois remplaçant dans une clinique psychiatrique en Charente Maritime m’offrit Dominique, (dans l’édition de la Pléiade, c’était un très beau cadeau). unique roman du peinte Eugène Fromentin, il se déroule entre Sainte et les villages perdus le long de la Seudre où je me promenais le soir, un peu seul et vaguement triste.

J’ai terminé de lire La Lune et les Feux de Cesare Pavese dans les derniers jours d’août avant de traverser le Piemont en voiture dans une lumière chaude et poudrée qui rasait les collines rondes comme des petits pains. J’allais à Santo Stefano Belbo, le village natal de Pavese, recevoir le seul prix littéraire de ma carrière. J’ai dormi dans une campagne de noisetiers sauvages, de champs de chaume jaunes, ras et brûlants, de fermes à la pierre lumineuse, de place ombrée de platanes où je me déplaçais comme dans le roman, en en reconnaissant chaque détail.

En lisant un écrivain dans son paysage, je m’approche un peu mieux de lui. On pourrait faire de vrais « voyages littéraires » :

Je t’inviterai bien à aller lire Ohran Pamuk à Istanbul, Conan Doyle à Londres, Kafka à Prague, ou tout simplement René Char à L’isle-sur-la-Sorgue…

 

Romans auxquels tu devrais jeter un œil

…Mais que je n’ai pas vraiment lu.

Car comme le dit très bien Pierre Bayard, on peut très bien parler des livres sans les avoir lu (Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?), en étant révérencieux envers eux.

Je n’ai jamais dépassé le premier chapitre du Rivage des Syrtes (Julien Gracq) dont la couverture jaune, les pages non-coupées au papier rustique, la boussole, emblème de José Corti, et le titre mystérieux du livre m’ont fait certainement plus rêvé que sa lecture, vite ennuyeuse.

J’ai essayé vingt fois de lire Faulkner, dont j’ai volé le Pléiade à la bibliothèque de Grenoble (j’espère qu’il y a prescription, c’était il y a trente ans), ou Au dessous du Volcan de Malcom lowry, sans comprendre ni l’un ni l’autre mais toujours admiratif de leurs demesures.

Encore plus chiant, à l’écriture encore plus obsessionnelle, j’ai lu Claude Simon La route des Flandres, jusqu’à la troisième page, (et première phrase) et je me suis effondré. Mais je crois avoir achevé, ou est-ce elle qui m’a achevé, La Modification de Michel Butor.