Aplomb littéraire

La palme revient pour le moment à Louis-Ferdinand Céline qui conclu ainsi l’envoi de son premier manuscrit, Voyage au Bout de la Nuit, à Gallimard :

« C’est du pain pour un siècle entier de littérature.C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux  éditeur qui saura retenir une oeuvre sans pareil, ce moment capital de la nature humaine…

avec mes meilleurs sentiments

Louis Destouches »

Après une bataille digne de celle autour d’Hernani, Céline n’aura pas le Goncourt cette année là… mais finalement le Renaudot ! il n’avait pas tout à fait tort sur les qualités de son livre.

Littérature française (1) Proust et Céline

Il est temps que je pontifie un peu, que je te donne ma vision large, pertinente forcément, des lettres françaises. Histoire de me faire détester. Je vais commencer par le plus récent. Je crains ne jamais arriver jusqu’au Roman de Renard mais je sais que tu ne m’en tiendras pas rigueur. Je te fais juste remarquer que le goupil, nom commun de l’animal roux mangeur de poules, porte le nom propre de Renard dans ce texte du moyen-âge et que Renard devint, par la puissance de la fiction, le nom commun l’animal. on en reparle plus bas.

Lili, soyons simple ; on peut distinguer trois courants actuels dans la littérature française : les Proustien, les Célinien, et les Autres.

Proust passa 14 ans de son existence à romancer sa vie dans LE roman total, La recherche du temps perdu. Après Proust, il n’était plus possible de considérer la fiction avec le regard du XIXème siècle. Si, comme l’affirmait Flaubert, Madame Bovary, c’est moi, après Proust, le narrateur de la Recherche, Marcel, et Marcel Proust, ne font plus qu’un, indissociable. Cependant, il s’agit bien de fiction, mais d’une fiction qui se termine, comme elle commence, par le récit d’un homme dans son lit et qui va mourir. Un homme que décrit l’écrivain qui va lui même mourir après avoir écrit le mot fin de sa Recherche. Juste après.

Proust invente le roman circulaire. (Et plein d’autres chose encore).

Un roman dont la puissance va transformer le réel, celui de la vie, en faisant qu’un village de France s’appellera désormais Combrais, car il est tel nommé dans le roman et non plus Illiers, comme il l’était avant Proust !

Plusieurs s’y sont ensuite essayés ; l’autofiction a fait flores chez les prof de Français amoureuses de la Recheche. Le résultat est pathétique. Il ne suffit pas de décrire ses courses au Felix Potin du canal Saint Martin, ou son adultère avec un collègue de math à la pause de 10 heure dans les toilettes de la salle des prof, pour être à la hauteur de Madame Verdurin, d’Oriane de Guermantes ou de Swann. (Comme il ne suffit pas d’aller à la ligne toutes les deux phrases et de répéter les mots en litanie pour écrire du Duras.) On devrait interdire aux profs d’écrire…

Proustien, ils ont le goût du style et de l’introspection, tout en regardant le monde avec une intelligence de chirurgien. Des bons garçons doués et qui adore leur mère ; ils sont cruels quand il le faut, impudique et talentueux, comme Marcel, leur maitre. Emmanuel Carrère est le plus doué de sa génération.

Longtemps, j’ai commencé la lecture du Voyage au bout de la Nuit et à chaque fois reposé le livre dans une incompréhension totale. C’est comme si je lisais un livre dans une langue étrangère, un dialecte créole. J’en étais profondément déçu. J’étais attiré par Céline, par le goût du souffre et du génie que je subodorais de lectures obliques. A l’école, on n’en parlait jamais, la littérature d’après guerre se résumait à quelques poèmes de Prévert, Desnos, et des romans consensuels et chiants.

Je me souviens avec éclat du jour où sa lecture m’est devenu évidente, comme si j’avais reçu le don des langues, et où je n’ai plus quitté le Voyage pendant un mois.

Je devais avoir 21 ans, j’habitais une soupente avec mon ami François. Ce matin, je n’étais pas allé à l’hopital. Un soleil épais rentrait par la fenêtre haute. C’était plus une lucarne, un chien assis d’où on voyait la cour d’une caserne. Je buvais un thé sur des coussins infâmes acheté chez Madura, temple du cool fauché. J’étais bien. Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit. Rien. Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit. Rien. Et je suis entré dans cette langue et j’ai voyagé, réellement voyagé jusqu’au bout de la nuit. Quand j’y suis arrivé, j’ai passé quelques jours enfermé dans ma chambre, groggy, sonné, à jamais différent. Me demandant « comment écrire après Céline ? »

Les Céliniens éructent. Ils ne se posent pas cette question. Mauvais garçons ou mauvaises filles, mauvais élèves dans leur jeunesse, mauvais enfants depuis toujours ils détestent le monde, leur parents, la pensé unique avec talent. Souvent mégalomane et infréquentable, toxicomane ou fumeur invétéré, de droite ou anar… Le plus infréquentable est Michel Houellebecq.

Puis viennent les Autres. Uniques, Stylistes ou Raconteurs d’histoires (j’adore les histoires). Tournier et Modiano, Dubois ou Nothomb…petits maitres que l’on vénèrent ou oeuvres à Pléiade. On en parle plus tard.

 

Suisse (encore)

Mary Shelley a écrit Frankenstein à 19 ans, lors d’un été pluvieux de 1816 en Suisse avec son ami Lord Byron qui fuyait les femmes, les hommes aussi et son amour coupable pour sa demi-sœur, et le poète qui allait devenir son mari. Comment un pays aussi beau et paisible, en apparence, peut il engendrer le plus célèbre des monstres ?

Petit Prince contre Petit Nicolas

 

Comme tout adolescent éternellement amoureux, naïf mais néanmoins suffisant, j’ai adoré le Petit Prince. Secrètement à cause du statut d’aviateur de son auteur, Saint-Exupéry, et de sa mort chevaleresque, abattu dans son P 38-Lightning peu de temps avant la fin de la Guerre. Comme tout adolescent, la guerre et les avions étant des valeurs devenues enfantines que je ne pouvais que mépriser, je m’extasiais devant les vérités sur l’amour et l’amitié que le petit prince, l’aviateur, la rose et le mouton s’échangeaient, je ne sais plus trop dans quel ordre, et que je replaçais dans chacune de mes lettres.

J’avais lu, enfant, à en rire à gorge déployée, Le Petit Nicolas. J’adorais autant les textes que la ligne fluide et déliée des dessins de Sempé. Adolescent, je dédaignais les aventures d’Alceste, Eudes et du Bouillon. Trop puériles !

Aujourd’hui, je suis comme l’ancien communiste qui se demande ce qui a bien pu l’aveugler pour croire en Mao ou Staline avec autant d’enthousiasme. Le Petit Nicolas contient autant de vérités de l’enfance que le Petit Prince de niaiseries.

Chaque fois que je fais un cours à de futurs pédopsychiatres, je les invite à relire, ou lire, Le Petit Nicolas, de Sempé et Goscinny, s’ils veulent comprendre l’univers d’un enfant entre 6 et 10 ans.

Chaque fois que je lis un texte qui commence par citer la phrase du Petit Prince On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux, j’ai des nausées à en rendre mon quatre-heure.

 

(Mais ceci étant dit, je t’invite à lire le Petit Prince de Saint-Ex, parce que c’est quand même très beau.)

 

 

Femme de Lettres

 

Louise de Vilmorin eu le privilège d’être aimé par deux très grands écrivains, qui furent l’un et l’autre des aventuriers et les héros de mes vingts ans ; au début de sa vie par Antoine de Saint-Exupéry et, à la fin, par André Malraux.

 

Sei et ses listes

Sei Shonagon, dans ces Notes de Chevet, a écrit 162 listes. Elle détaille ainsi les choses détestables, peu rassurantes, qui paraissent pitoyables, qui ne servent à rien mais qui rappellent le passé

Elle fait la liste de ses vêtements, des lieux qu’elle connaît, ponts, temples, montagnes. Certaines listes ne contiennent que quelques mots, d’autres sont entrelacées de poèmes, de souvenirs précieux ou dérisoires.

Sei Shônagon écrit: Baies : Les baies d’Ou, de Shiogama, de Shiga, de Nakata, de Korizuma, de Waka. Sans autre commentaire ni précision. Laissant le lecteur à son imagination, simplement porté par la sonorité étrange de ces noms dont il ignore tout. Est-ce des lieux que la belle dame a aimé, dont on lui a vanté la beauté ou le pittoresque, ou simplement ceux dont elle connaît l’existence ?

A propos de sa liste « plages », elle aussi simple succession de nom de lieux, elle ajoute ce commentaire : Je m’imagine que la dernière est très vaste. Je vois alors une de ces plages désertes, battues par le ressac, telle celle que les cinéastes Japonais semblent tout particulièrement aimer filmer dans de longs plans-séquences. Et je me mets à rêver au rêve de Sei : sable, dragons, animaux fabuleux, arbres en parasol subtilement agité par la brise…

Vêtements de dessous :

En hiver, c’est la couleur azalée que je préfère.

J’aime aussi les habits de soie brillante et les vêtements dont l’endroit est blanc et l’envers rouge sombre.

En été, j’aime le violet, le blanc.

L’érotisme subtil de cette liste se renforce de sa place, si aléatoire semble-t-il, entre Les choses mauvaises et Les montures d’éventail. Dévoilement d’une intimité juste entraperçue et qui me plonge dans un questionnement sans fin ; ne connais-je pas des azalées blanches, roses vifs, rouges feu ou presque noires ? à quoi pouvait donc bien ressembler ces « vêtements de dessous » : jupon, tunique, pantalon ?

Je lis ces listes, me délectant de leur brièveté, m’étonnant de leurs saveurs piquantes de modernité, ravi de leur drôlerie, ému, irrité parfois…

Et peu à peu se dessine le portrait de Sei :

Malicieuse, parfois moqueuse, mais sans méchanceté, coquette avec raffinement, espiègle avec finesse, parfois futile, souvent sage, sans gravité aucune.

Une frivole qui aime les jeux amoureux, l’esprit et les poèmes chinois que l’on récite à la dame de son cœur derrière les cloisons de bambous désespérément closes.

Une philosophe qui s’amuse : « choses rares : un gendre loué par son beau-père. Une bru aimé par sa belle-mère »…

Une snob qui garde ses émerveillements d’enfant : Choses qui semblent pures : Un vase de terre cuite, non vernissée. Une cruche de métal, neuve. …La lumière qui passe au travers de l’eau qu’on verse…

J’oubliais, Sei Shonagon a vécu au Japon autour de l’an 1000. Elle était Dame de Cour de l’impératrice Sadako. Et certainement une de premières blogueuses de tous les temps.

Littérature américaine (2) Après Philip Roth

 

Ils sont nombreux, ils ont entre 50 et 60 ans pour la plus part et doivent tous quelque chose au grand brun juif de Newark et à son double Nathan Zukerkman ; une libération de la parole, une crudité et une exigence de l’écriture. Ils construisent des romans riches, fouillés. Les mécaniques sont précises, les épopées charpentées, les sentiments disséqués. J’adore leur intelligence. Tu peux les lire tous. Lis les tous !

 

Jonathan Franzen, dont Abdel Malik chante son livre, Les Corrections, dans son premier disque. 600 pages pour disséquer une famille, la vieillesse, la fratrie. Terrible.

C’est une analysante qui m’a donné ce livre un été : Jeffrey Eugenides, Middlesex, avec le conseil avisé de le lire. Couillu ! (tu comprendras pourquoi cette remarque en le lisant).

Les privilèges de Jonathan DEE, a reçu le prix Fitzgerald parce qu’il est écrit avec la même cruelle délicatesse.

Ce fut mon roman de l’année 2015. Entre le roman d’aventure, le récit d’initiation et une réflexion déjantée sur le monde, par la copine de fac de Bret Easton Ellis ; Le Chardonneret de Donna Tartt. Ils ont publié simultanément leur premier roman, les lois de l’attraction pour le fêlé, le maitre des illusions pour Donna. Et elle n’a ensuite publié que deux livres, Le petit copain et celui-ci.

Plus tordu, plus noir, plus vieux et donc plus ample, Russell Banks, Lointain souvenir de la peau. Banks nous fait le récit glaçant d’un paria de la société, il les aime bien, relégué sous un pont d’autoroute du fait de sa perversion, sexuelle.

 Canada de Richard Ford. Un roman qui se déploie en volutes concentriques autour de quelques mois de la vie du narrateur. Pas facile, car le récit semble ne pas progresser mais c’est d’une densité envoutante, d’une intelligence rare. Et sa série sur Frank Bascombe, personnage récurent

Déjanté, génial et infréquentable, Bret Easton Ellis, American Psycho fut mon choc littéraire des années 90, le « voyage au bout de la nuit » de mes 30 ans. Une écriture inédite qui cependant assimile tous les maitres, de Faukner à Camus, une emprise presque presciente des dérives frics de l’époque, une violence qui transcende les codes… Wath’s a fuck !